Nicole Karoui et les femmes en mathématiques : un rôle de modèle décisif

Nicole El Karoui est professeure émérite en mathématiques appliquées à Sorbonne Université, pionnière des mathématiques financières en France. Son parcours, qui s’étend sur plusieurs décennies dans un domaine masculin à plus de 85 %, pose une question mesurable : quel effet concret un modèle féminin produit-il sur la place des femmes en mathématiques, et où en sont les chiffres aujourd’hui ?

Écart filles-garçons en mathématiques : des données qui se dégradent

Une note de l’UNESCO publiée en juillet 2026, fondée sur les données internationales TIMSS couvrant la période 1995-2023, documente une tendance préoccupante. L’écart de performance en maths s’est nettement creusé au détriment des filles ces dernières années, alors qu’il était longtemps resté limité selon les pays.

Cette dégradation touche particulièrement la fin du primaire et le début du collège, c’est-à-dire les moments où se construisent les premières auto-représentations de compétence. En France, un projet de recherche de l’Institut des politiques publiques (IPP), publié en juillet 2026, précise le phénomène avec une base de plus de 2,6 millions d’élèves évalués entre le CP et le CE1 depuis 2018.

Le constat est net : filles et garçons arrivent au CP avec un niveau très proche. Un écart significatif en faveur des garçons se forme en quelques mois et se stabilise au bout d’un an. La première année de scolarité apparait comme un moment critique pour agir.

Indicateur Donnée Source
Part de femmes dans la recherche en mathématiques en France Moins de 15 % Sorbonne Université (portrait Nicole El Karoui)
Femmes parmi les professeurs d’université (toutes disciplines) 24 % Sorbonne Université
Femmes parmi les présidents d’organismes publics de recherche 6 % Sorbonne Université
Moment d’apparition de l’écart filles-garçons en maths (France) Dès le CP, en quelques mois IPP, juillet 2026
Tendance internationale de l’écart (TIMSS 1995-2023) Creusement récent au détriment des filles UNESCO, juillet 2026

Jeune chercheuse en mathématiques concentrée sur ses travaux dans une bibliothèque universitaire moderne, femmes scientifiques

Nicole El Karoui face au plafond de verre en sciences

Le parcours de Nicole El Karoui illustre un phénomène documenté par les chiffres du tableau ci-dessus : plus on monte dans la hiérarchie scientifique, plus les femmes disparaissent. Elle-même le formule sans détour dans un portrait publié par Sorbonne Université : « C’est au sommet de la hiérarchie, au niveau de ceux qui ont le pouvoir, que l’écart se creuse. »

Sa proposition concrète : conditionner les contrats de financement de recherche au portage conjoint par une femme et un homme. Cette idée, loin d’un vœu pieux, cible directement le mécanisme de cooptation qui reproduit les déséquilibres existants dans les laboratoires de mathématiques.

Cofondatrice du M2 Probabilités et Finance

Nicole El Karoui a cofondé le master Probabilités et Finance de Sorbonne Université, une formation devenue une référence mondiale en mathématiques financières. Ce programme a formé des centaines de professionnels de la finance quantitative. La visibilité d’une femme à la tête d’une filière aussi compétitive a produit un effet de signal mesurable : la formation a attiré des étudiantes qui, sans ce modèle, n’auraient pas envisagé cette spécialisation.

Elle a également co-rédigé sa thèse avec deux collègues masculins, une expérience qu’elle cite pour souligner la complémentarité des points de vue. Pour elle, « l’humanité ne peut se priver de la moitié de son intelligence ».

Rôle de modèle en mathématiques : ce que la recherche montre

L’association Femmes et Mathématiques, active en France depuis plusieurs décennies, recense des portraits de mathématiciennes pour rendre visible ce qui reste largement invisible. Nicole El Karoui, nommée officier de la Légion d’Honneur, figure parmi les profils les plus mis en avant.

Le mécanisme du rôle de modèle repose sur un principe simple : on ne peut pas devenir ce qu’on ne voit pas. Les données de l’IPP montrent que le décrochage des filles commence avant même qu’elles aient rencontré un modèle scientifique, dès les premiers mois du CP. Agir à ce stade suppose de rendre les figures féminines en sciences accessibles très tôt dans le parcours scolaire.

  • La recherche en mathématiques reste masculine à plus de 85 % en France, ce qui réduit mécaniquement le nombre de modèles féminins disponibles pour les jeunes filles.
  • Les évaluations nationales montrent que l’écart de niveau n’est pas lié à une différence initiale de compétence, mais se construit socialement en quelques mois.
  • Les formations d’excellence cofondées par des femmes, comme le M2 Probabilités et Finance, démontrent que la présence féminine au sommet modifie la composition des promotions suivantes.

Trois femmes mathématiciennes de générations différentes en discussion lors d'un séminaire académique, transmission du savoir scientifique féminin

Hong Wang et la médaille Fields 2026 : un signal récent

En 2026, Hong Wang est devenue la troisième femme à recevoir la médaille Fields, la plus haute distinction en mathématiques. Ce prix, décerné pour ses travaux sur la conjecture de Kakeya, a été largement relayé comme un tournant symbolique pour la visibilité des femmes dans la discipline.

En revanche, ce type de reconnaissance reste exceptionnel. Trois femmes médaillées Fields en près d’un siècle d’existence du prix donne la mesure du chemin restant. Le parcours de Nicole El Karoui, qui a construit sa carrière bien avant que ces distinctions ne mettent ponctuellement les femmes en lumière, rappelle que le rôle de modèle ne se limite pas aux prix prestigieux. Il se joue aussi dans l’enseignement quotidien, la direction de formations et le mentorat.

Ce que Nicole El Karoui propose pour changer la donne

Ses recommandations ciblent deux leviers précis :

  • Imposer la mixité dans le portage des projets de recherche financés, pour briser le mécanisme de reproduction des réseaux exclusivement masculins.
  • Faire sortir les femmes scientifiques de l’ombre par une visibilité institutionnelle accrue, dès les premières années de formation des élèves.
  • Travailler sur la complémentarité hommes-femmes dans les équipes de recherche, un facteur qu’elle identifie comme un levier de performance scientifique.

Les données récentes de l’UNESCO et de l’IPP confirment que le problème s’aggrave malgré les discours. Le parcours de Nicole El Karoui montre qu’un modèle individuel peut modifier la trajectoire d’une filière entière, à condition que les institutions accompagnent le mouvement par des mesures structurelles. Les chiffres, eux, n’ont pas encore basculé.